Passer nos séries à la machine: la fin d'un cycle

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N’importe quel  amateur de série un peu avisé vous le dira, Hollywood côté télévision traverse une crise grave. Non ce n’est pas (seulement) une crise économique, mais une crise de créativité et d’inventivité. Les séries sont moins bonnes qu’il y a encore quelques années, les nouveautés se plantent quasiment toutes et les valeurs sûres résistent mais sont loin de leur audience passée. Cette rentrée a été catastrophique pour les chaînes américaines, Les Experts restent la série la plus regardée mais avec une grosse perte d’audience par rapport à leur plus haut (environ 15/16 millions de téléspectateurs pour Las Vegas alors qu’au paroxysme de sa gloire on était autour de 25 million). Grey’s Anatomy s’effondre, Lost s’est stabilisée bien en dessous de ses moyennes précédentes, Desperate Housewives plus personne n’en parle, Heroes s’enfonce un peu plus dans la médiocrité chaque année et Prison Break va s’éteindre dans l’indifférence générale.

 

Quelques séries tirent encore leur épingle du jeu : The Mentalist, série policière sur un enquêteur aux capacités d’observation et de manipulation psychologique hors du commun, fonctionne bien, c’est la seule nouveauté à pouvoir le dire. Les sitcoms, elles, s’en tirent pas mal, How I Met Your Mother s’en sort plutôt bien, Big Bang Theory et Mon Oncle Charlie de Chuck Lorre marchent fort, mais Ugly Betty s’arrête. Et NCIS semble être la seule des valeurs sûres à ne pas trébucher.

 

 Et puis sur le câble certaines font de la résistance, Dexter, Battlestar Galactica, ou  Monk (mais ce dernier en est à sa dernière saison). Tandis que d’autres même si elles fonctionnent encore assez bien tombent dans une surenchère qui sent la fin : exemple type Nip/Tuck, qui a été quelques saisons la meilleure série du câble et dont la dernière saison est une ambulance sur laquelle Lee Harvey Oswald aurait tiré plusieurs balles magiques.

 

Alors une fois que l’on a fait ce constat, il faut essayer de comprendre ce qui se passe. Déjà il faut comprendre pourquoi ça marchait avant, j’en ai parlé plusieurs fois dans ce blog mais résumons : Des séries grand public sur les grands réseaux (ABC, CBS, NBC, FOX) qui malgré leur aspect parfois aseptisées avaient réussi à tenir en haleine les spectateur et le cable, inspiré par le modèle HBO (qui n’a plus produit grand-chose de bien depuis quelque temps, à part peut-être True Blood), qui tentait des chose, innovait et allait très loin dans la violence, la dénonciation politique, la recherche esthétique. Avec cette association le cinéma était à la ramasse et toute la presse titrait sur le renouveau des séries venant d’outre Atlantique.

 

Alors que s’est-il passé ? Les raisons invoquées sont légion : grève des scénaristes qui aurait détournée les gens de la télévision pour les voir revenir vers le ciné (il est vrai que celui-ci se porte étonnamment bien dernièrement). Arrivée promise d’Obama au pouvoir qui aurait fait que les scénaristes (quasiment tous de gauche, Mark Cherry étant l’une des rares exceptions) ont moins de morgue dénonciatrice attendant de voir ce que Obama va faire du pays. Crise économique qui ferait que les chaînes sont plus frileuses à l’innovation préférant miser sur la télé réalité en plein retour…

 

Moi je pense que le déclin est plus ancien, il a commencé déjà depuis quelques temps, et je dirai simplement que c’est la fin d’un cycle. Dans toute leur histoire les séries américaines ont toujours fonctionnées par cycles, cycles de qualité, de quantité et de thématiques et là nous sommes en fin de cycle, ce qu’en histoire de l’art on appellera une période baroque. Le baroque est une période de l’histoire de l’art notamment Italien qui a eu lieu en fin de renaissance, mais on l’utilise aussi comme un adjectif pour qualifier un moment où des canons, des modèles artistiques sont si exploités qu’on en retire toute substance ne faisant qu’étirer, déformer, des éléments déjà existant.


Il existe en vocabulaire séristique une expression assez connu aux Etats-Unis pour qualifier ces moments, et qui se rapproche énormément de la définition du baroque : c’est « Jump The Shark ». Cela fait référence à un épisode de la série Happy Days, à la toute fin de la série, les scénaristes ne savaient plus quoi inventer pour continuer d’étirer le show et produire encore et toujour de nouveaux épisodes. Lors de cet épisode Fonzie le héros cool de la série participait à un concours de sauté de requins en ski nautique. Ce fût un moment marquant de la télévision américaine, chacun se disant que vraiment cette fois c’était allé trop loin et l’expression est restée comme le moment où une série passe un cap dans l'étirement inutile de l'intrigue pour continuer à exister. Il existe même un site où on peut voir si sa série favorite est considérée comme ayant sauté le requin c'est-à-dire, ayant fini son âge d’or pour ne faire plus que ressasser ses formules sans innover, les étirant pour en faire des moments attendus et sans surprises, ce qui au début plait aux spectateurs mais rapidement les lasse. On peu retrouver de nombreuses référence à cette expression de la pop culture des Etats-Unis, quelques exemples en vrac : Dans Arrested Development, une sitcom très réussie produite par Ron Howard (Richie dans Happy Days) joue Henry Winkler (Fonzie dans Happy Days, le proviseur dans Scream, et le créateur de la série Mac Gyver, si je vous jure !). Il joue un avocat et lors d’un épisode il explique qu’il doit partir parce qu’il va être en retard pour sauter le requin. Autre exemple, un épisode de la dernière saison de X-files se nomme Jump The Shark, référence à la fin proche de la série. Un dernier pour la route dans la saison 8 des Experts : Las Vegas, le capitaine de police explique l’expression à un Grissom dubitatif, vous pouvez continuer à chercher il y’en a plein d’autres.

 

Tout ça pour dire que je pense que ce n’est pas une série mais toute l’industrie qui a Jump The Shark, qui est dans un moment où elle n’a pas encore su trouver de nouvelles formules tandis que les anciennes commencent à lasser les spectateurs, mais aussi les scénaristes qui sont encore plus frustrés et donc écrivent plus mal, et c’est un cercle vicieux. La révolution des années 2000, enclenchée pour résumer par Les Experts et la vague de séries policières très esthétisantes et peu feuilletonantes sur les grandes chaines et par les séries au propos osé sur le câble, tire à sa fin et il va falloir trouver autre chose. On voit déjà poindre un retour des séries fantastiques qui vient contrebalancer l’hégémonie du policier qui a régné récemment (comme ce fût le cas du milieu des années 70 au milieu des années 80 alors que la période suivante jusqu'à la fin des années 90 fût de nouveau une période plutôt fantastique). Mais aucune série ne s’est imposée comme emblématique, et je crois que c’est ça la clé du renouveau : une ou deux séries emblématiques,  Friends et X-files furent les séries des années 90. Les Experts, et Nip/Tuck celles des années 2000, il va falloir (et ça viendra mais il y aura encore un peu de vide entre temps, car l’ancien cycle n’est pas tout à fait mort) trouver celles des années 2010…Personnellement je compte beaucoup sur Joss Whedon pour ça, mais les paris sont ouverts, le problème de ces cycles courts c’est qu’on finit toujours à l’essorage (ah ah ah jeu de mot !)… à suivre.

Publié dans Séries

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Gatrasz 08/02/2010 13:00


Dans le genre de la série feuilletonnisante qui bizarrement n'a pas marché, citons aussi CARNIVALE, inspirée des années trente et imprégnée de fantastique, stoppée (malheureusement) à la fin de la
seconde saison...


darklinux 23/10/2009 11:09


Billet pertinent sachant que BG 2003 a étez massacré en France et ne doit son succès qu ' a la vente des dvd


Frédéric, le comic-boy 10/03/2009 19:23

Je suis entièrement d'accord avec toi, c'est ce que je pense de la série Desperate Housewives que je continue malgré tout à regarder, mais en effet, c'est peine perdue, les scénaristes sont clairement en manque d'inspiration, on nous rabache toujours les mêmes histoires, la même structure narrative, et ce qui était innovant au départ est aujourd'hui devenu lassant pour le téléspectateur. Je dois vraiment être un fan de ces séries en fin de cycle, puisque je tiens également à finir la saison 4 de Prison Break! C'est peut être parce que j'ai suivi ces séries depuis le début que cela me fait tant de mal de les voir dépérir... Heureusement je me suis mis récemment à Dexter, et la saison 1 est pour le moment excellente (malgré les échos que j'ai eu sur la saison 3 jugée désastreuse par les critiques, mais il paraît que c'est toujours la saison 3 d'une série qui permet de voir si elle durera longtemps dans la qualité ou pas...). En tout cas, merci pour cet article très intéressant.

Tonio 01/03/2009 04:18

C'est un post commentaires/question Peut être les sujets sont déjà amplement évoqués et dans ce cas je présente mes excuses mais j'ai pas encore lu tout le blog.... Qu'en est il de l'usage des cliffhangers? Je trouve que ces dernières années on a de plus en plus à faire avec des réalisateurs qui abusent de cette méthode... C'est simple la série "heroes" par exemple est totalement décalée au montage, on commence un épisode par quelques minutes de fin de l'intrigue précédente et on le coupe quelques minutes avant la fin de l'intrigue en cours (ou inversement)... Bon le cliffhanger de fin de saison est normal je dirais (la mort de buffy par exemple est typique, c'est un cas d'école du cliffhanger je pense) Je comprend l'intérêt commercial de ce "truc", mais il fonctionne uniquement avec les séries feuilletonantes, n'est ce pas? Ok et en deux: je crois que vous avez oublié "Life" dans la liste des séries qui tirent leur épingle du jeu? ;) A voir aussi "Chuck" mais je ne connais pas ses scores d'audience, et "Fringe" ... Par contre, "NCIS" la saison en cours (6) est vraiment moins bonne que les précédentes, on regarde parce qu'on est fan, mais bon... Quand même Dinozzo ne fait plus rire, où va-t-on? Et... dernier point, avez vous jeté un œil aux productions d'outre manche? "Life on mars" principalement, mais aussi des "Dr Woo" ou "Torchwood" (qui est un spin off du précédent je crois) ou encore un "Jekyll" qui est passé inaperçu malgré sa qualité... Je connais très peu la production britannique, mais elle me semble être en forte croissance ("primeval"/nic cutter etc...) PS: et il y a une série emblématique des années 90 que vous avez oublié dans cet article (j'espère qu'elle est citée ailleurs, ou vous aller recevoir d'autres commentaires! lol!) et c'est la génialissime "Twin Peaks" de David Lynch dont s'est beaucoup inspirée "x files" je crois (et dans laquelle Duchovny joue quand même le rôle mémorable de denis/denise)...

Jukurpa 09/02/2009 15:05

C'est un plaisir de vous lire après cette absence, mais vous oubliez 24H qui a vraiment permis d'écrire des séries sur une intrigue longue et complexe tel Lost ou Heroes, avant ça les séries, mêmes si un fil rouge maintenait les épisodes entres eux, évitaient les intrigues à rallonge et préférait avoir des épisodes que n'importe quel spectateur pouvait regarder sans rien savoir du reste de la série.
C'était le cas par exemple pour X files ou Stargate SG1.

09/02/2009 17:30


C'est un plaisir d'avoir des commentaires aprés cette absence...

Je suis à la fois d'accord et pas d'accord. Certes 24 à été une révolution narrative, et aussi (et surtout même) esthétique avec ses intringues tendues et ses écrans splitté associés à une
réalisation nerveuse inspirée du cinéma d'action dernier cri. Mais encore une fois tout est question de cycle, les séries ont toujours oscillées entre tendance aux épisodes clos et tendance
"feuilletonante".

Faisons un peu d'histoire: au début les deux étaient bien séparées avec les soap d'un côté avec leurs intrigues infinies et les séries dramatiques aux épisodes clos qui ne gardaient que les
personnages (et encore... y'a qu'a voir la Quatrième Dimension ou Au-Dela Du Réel) et puis des hybridations se sont faites. On date l'invention de cette hybridation de Hill Street Blues de Steven
Bochco dans les années 80 (mon directeur de thèse Jean-Pierre Esquenazi à beaucoup écrit sur l'importance de cette transition et de cette série). C'était une série policière mais qui avait des
intrigues qui se resolvaient au fil des saisons et non sur un épisode et qui incluait plus de relation entre les personnages qu'avant (amour, haine...). Depuis y'a toujours eu des tendances, des
moments ou on allait plus vers un modèle ou vers un autre. Mais ls exemples que vous citez X-files ou Stargate me semble des modèles hybrides, pas aussi feuilletonantes que 24 (qui assurement à
relancé cette mode) mais qui ont des intrigues à long terme (l'invasion extraterrestre dans X-files qui n'apparait pas dans chaque épisode mais reviens régulièrement, de même pour les Goa'uld, puis
les Replicants puis les Ori dans Stargate).

Les séries policières récentes (CSI, FBI, Cold Case) étaient au contraire plutôt des modèles non feuilletonant ou chaque épisode se suffisait à lui même, 24 semble en effet avec Lost avoir relancé
les séries dont chaque épisode estune suite très directe du précédent, mais elles n'ont pas inventé ce concept juste relancé un cycle aprés épuisement d'un autre...