EPIC WIN

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Ceux qui connaissent ce blog, ou mes travaux ou moi tout court savent que dans mon travail sur la culture geek je suis obsédé par la notion de convergence. Mon idée (enfin j’espère en avoir une ou deux autres dans ma thèse mais celle-ci fait partie de celles qui me tiennent à cœur) c’est que derrière l’aspect foutraque pour ne pas dire bordélique de la culture geek, ses différents supports, médias, ses différentes références et pratiques se cache en fait une certaine cohérence interne. En gros c’est la théorie très geek du « c’est pas pour rien ».

 

Genre c’est pas pour rien si quand on tape « about:robots » dans la barre d’adresse de Firefox, même lorsque le navigateur n’est pas connecté on tombe sur une page étrange. Allez y faites l’expérience… mais non pas avec cette page ouvrez un nouvel onglet ! Voilà. Vous tombez donc sur une page cachée là par les programmeurs (d’ailleurs on me parle souvent de programmateurs, mais eux c’est les gens qui s’occupent de faire les programmes des salles de spectacles ne confondons pas) du dit logiciel libre. Cette page est bourrée de références à des classiques de la science-fiction, en vrac : Le Jour Où la Terre S’Arrêta, classique de Robert Wise (oui on peut réaliser West Side Story et faire de la SF ensuite) qui a eu droit à un piteux remake récemment, Battlestar Galactica, série dont on ne vantera jamais assez la profondeur, Futurama, série dont on ne vantera jamais assez la débilité jouissive, le cycle des robots d’Asimov, et sûrement d’autres que j’ai pas vu encore. Pour info ce type de référence ou de petite blague cachée dans un logiciel porte un nom c’est un « easter egg » ou œuf de Pâques.

 

Franchement je ne pense pas que dire que ce n’est pas pour rien si c’est des informaticiens qui ont placé ce type de référence à cet endroit en surprendrait tant que ça. Et la culture geek c’est plein de petites choses comme ça, ici on a le lien informatique et SF mais par la culture référentielle, intertextuelle, par le soucis du détail que tout le monde ne verra pas, se tissent encore et toujours des liens traces de liens sociaux, d’associations entre des gens, des objets et des représentations.

 

La culture geek c’est donc la culture du  « c’est pas pour rien que.. » souvent suivi du « et moi d’abord je l’ai vu parce que je suis plus fort que toi ». On passe tous notre temps à faire ça, c’est pas pour rien que dans Starcraft y’a un vaisseau qui s’appelle Hypérion c’est parce que les auteurs étaient sûrement fans du cycle de Dan Simmons, c’est pas pour rien si la première mailling list non consacrée à l’informatique en 79 se nommait SF lovers, parce que les mecs c’étaient des gros geeks… enfin vous voyez le schéma.

 

Passons donc aujourd’hui cette approche simpliste mais efficace de la culture geek à la moulinette d’un des mèmes les plus connus de la toile. Mais d’abord rapidement un mème c’est quoi ? Je résume très vite parce qu’il y a beaucoup de définition du terme et d’exemple qui traînent en ligne donc je vous laisse un peu bosser aussi. Un mème à l’origine c’est un concept de Richard Dawkins scientifique américain et chantre d’une sorte de fondamentalisme athée et scientiste (aux Etats-Unis on est obligé d’être un peu radical si on veut  s’opposer aux religieux de tous bords). Pour lui un mème est l’équivalent d’un gène mais au niveau culturel, pour les physiciens on dirait que c’est un quantum de culture, c'est-à-dire un élément minimal qui se répand. Inutile de dire que mème si j’aime bien le personnage de Dawkins cette notion est éminemment contestable ne serait-ce que parce que bien avant notre amis, des tas d’anthropologues ont inventé des concepts proches (et qui ont donné des résultats heuristiques assez mauvais).

 

Bref malgré tout cette notion s’est répandue et s’est appliquée à toute ces petites blagues qui circulent sur le net dont on a du mal à retrouver l’origine (en général c’est le site 4chan, une sorte de gros forum anonyme et sans archive où les discussions et les échanges d’images, de liens de vidéos sont foison). Un phénomène viral et simple qui se répand et qui naît sur Internet est donc un mème, c’est a quelque chose de typique du web et de sa capacité à faire voyager des idées très vite et de jouer sur un mélange de références très divers et plein de second degré. Les fameux LOLCATS (des chats rigolos en photo avec une légende qu’on s’échange, vous avez même pas idée de combien ce phénomène a été étudié par les sociologues américain) ou le retour de Rick Astley ancienne gloire des année 80, sont des mèmes à grand succès.

 

Un grand succès des mème c’est aussi les fameux fail et win, on prend une photo et une vidéo représentant un échec ou une réussite amusante et on y ajoute la mention win pour la réussite et fail pour l’échec. Je ne donne même pas de lien tellement ces choses foisonnent sur la toile, il suffit de se baisser pour les trouver ! Mais très vite on a rajouté un qualificatif à ces réussites et ses échecs, celui de « epic ». Il suffit de taper epic fail sur google pour tomber sur des tas d’images montrant des tatouages ratés, des accidents, des jeux de mots involontaires sur des panneaux et même chose pour « epic win » (celles-ci sont souvent à base de jolies filles). On peut d’ailleurs remarquer que bien souvent les photos sont présentés de la même manière, l’événement est au centre, il est cerclé de noir et en bas sur cette bande noire est noté un commentaire puis epic fail ou win. Le mot epic ajoute du sel à la chose, une réussite est épique, grandiose et un échec vraiment ridicule ou désastreux (la loose à beaucoup de succès sur Internet avec par exemple des sites comme Vie De Merde, collection d’anecdotes sur les ratages quotidiens)

 

Mais alors quel rapport entre ce mème et le début de cet article, concernant la cohérence et la convergence de divers éléments au sein de la culture geek ? J’y viens bande d’impatients ! Le lien justement c’est qu’il y a un lien, alors évidemment nous sommes là dans un cas patent d’interprétation c’est pour ça que je dis cela ici et non dans ma thèse. Mais il me semble à moi que c’est pas pour rien tout ça. Tout ça est vient du fait que même si je lis assez bien l’anglais je ne suis pas encore totalement bilingue. L’un des signes qui le prouve est qu’inconsciemment je traduits encore certaines phrases ou expression en français. Et en lisant epic win j’ai cherché une traduction sans réfléchir. Et ce qui m’est venu est une expression qui est déjà utilisé dans un autre domaine : réussite critique. Ca ne vous dit rien ? C’est donc que vous n’avez jamais fait de jeu de rôles !

 

Car dans une partie de jeu de rôles lorsque l’on veut savoir si notre personnage est capable d’effectuer une action on lance plusieurs dès et en fonction du chiffre on sait s’il réussit ou échoue. Prenons un exemple schématique, celui d’une partie de Donjons et Dragons où vous êtes poursuivi par un méchant lutin nommé Mxyzptlk (attention référence de geek) vous voulez escalader un mur pour vous échapper. Vous dites donc à voix haute « je tente d’escalader le mur ». Le maître du jeu vous dit donc de lancer un certain nombre de dès en fonction de la difficulté de l’action et de vos capacités. En fonction du résultat et d’un tableau de réussite votre action est réussie ou ratée et donc soit vous vous échappez soit le lutin vous fait du mal ! Mais dans un jeu de rôles l’action peut aussi être très réussie ou très ratée en fonction de l’écart en votre résultat et le chiffre minimum à atteindre. C’est ce que qu’on appelle une réussite ou un échec critique. Dans notre exemple cela donnerait le fait de sauter avec facilité le mur sans aucun effort ou de se cogner dedans le faisant s’écrouler sur vous tandis que le méchant arrive.

 

Alors j’avoue la traduction n’est pas littérale, mais je trouve que l’esprit y est et que réussite épique franchement ça donne moyen (même si épique rappelle aussi les univers aventureux de la fantasy ou de la SF qu’on retrouve dans le jeu de rôles). Personnellement ça ne m’étonnerait pas que le succès de epic win/fail soit lié à une affinité originelle avec un vocabulaire rôlistique, ce qui m’arrange puisque cela confirmerait la convergence différents supports pourtant assez différents mais qui baignent dans des références et un imaginaire commun parce que ce sont les mêmes personnes qui les pratiques et qui les ont inventés. J’ai fait quelques recherches pour tenter de retrouver ce lien ou ces origines mais les résultats ont été peu concluant (à part le fait qu’effectivement beaucoup de rôlistes utilisent ces expressions). Je ne peux donc prouver qu’il y a bien un lien, mais on m’enlèvera pas de l’idée que c’est pas pour rien…à suivre.

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Lael 04/01/2011 01:36



article -et blog- très intéressants ! Yu penses reprendre ce blog ? Où en es tu dans ton mémoire ? O  fait, bonne année ;)



clive 12/11/2010 20:36



Richard Dawkins n'est pas américain mais britannique.



Yann Leroux 31/08/2010 17:26



Je pense qu'il y a là tout bêtement un effet de culture... de groupe


Lorsque j'étais en terminale, nous avions pris l'habitude de parler en espagnol pendant les cours de biologie et de parler de biologie pendant les cours d'espagnol. C'était très amusant : nous
traduisions dans une discipline ce que nous avions appris dans une autre.


 


Ce sont ces effets que l'on remarque avec la culture Internet : les mots forgés dans une discipline - les "computer sciences" sont réintroduits dans d'autres disciplines : la vie
offline. "Fail" désignait un échec d'un processus informatique. Il désigne alors un échec d'un être humain. Le résultat, c'est tout simplement le cyborg (Harraway) : nous nous rapprochons des
machines, et nous humanisons les machines


Le second effet est de diffuser dans la culture mainstream ce qui appartenait à un tout petit groupe. Lorsque je regarde les biographies des pionniers de l'Arpa, beaucoup me semblent avoir des
traits de personnalité assez particuliers. Ils sont d'ailleurs soulignés par Turkle dans Life on the screen. Pour faire vite, ce sont des traits de personnalité autistiques/paranoides qui font
que le rapport avec des objets est plus facile/gratifiant que le rapport avec des personnes.  Le Miracle  Geek (les majuscules s'imposent) c'est d'avoir pu créer dans la culture un
espace et des objets sur lesquels ils ont pu appuyer leurs processus de symbolisation ET les ouvrir au plus grand nombre en transformant ainsi petit à petit la société dans son ensemble. De ce
point de vue, il n'y a plus à l'heure actuelle des geeks. ils ont disparu avec l'informatique personnelle.


Enfin, sur les même, ce sont des opérations de langage. Il suffit de prendre la grille que Genette donne sur l'hypertexualité pour le constater. Je pense que 4chan est fondamentalement une
machine à langage. Anon produit des memes qui permettent une navigation sur les axes métaphorico-métonymiques. Le tag "Epic fail" permet de retrouver toutes les images d'épic fail : c'est une
condensation. La navigation d'épic fail en epic fail permet de passer d'une situation à une autre : c'est un déplacement.


Alors oui, en ce sens, il y a bien un inconscient en jeu puisque la métaphore et la métonymie sont deux processus en jeu dans la formation des rêves, des mots d'esprits, des contes ou des lapsus.
Mais il n'est pas geek, seulement banalenement humain.



El Charpi 03/09/2009 17:03

Yep !En tant que rôliste confirmé et jouant parfois avec des bouquins de jeux de rôle en anglais, je confirme le sens de "epic fail", ou encore "epic win". C'est bien "réussite critique" ou "échec critique". El Charpi, Traducteur rôliste-français.

07/09/2009 12:15


Me voilà rassuré!


jean-yves le moine 26/08/2009 21:30

plutot que convergence je parlerai de cohérencele geek dans un univers éclaté et disparate recherche le lien la cohérencecette cohérence peut emprunter des voies cahotiques même parfoiset puisque le même est à l'honneur dans ton texte allons y::Tout geek génère de l’information sous formes d’entités dont nous appellerons l’unité de base le même.
Ces mêmes sont des unités réplicatives et mutantes, se développant sur le modèle darwinien dans les réseaux constitués à la fois par les cerveaux des geeks et par les différents médias les reliant dans toute contenu transmedia. Ces mêmes apparaissent, se reproduisent et se diversifient dans le metaverse geek où ils trouvent l’opportunité d’acquérir des nouveaux espaces de vie et de nouvelles sources d’énergie créés grâce aux fruits du travail de l’intelligence collective des utilisateurs et pas seulement des geeks. L’action de ces mêmes est déterminante dans la formation des opinions humaines et consécutivement dans les comportements individuels et collectifs. Cette action se traduit par des structurations sociales plus ou moins lourdes qui génèrent à leur tour de nouveaux mêmes qui perdureront ainsi tout en la renouvelant l’identité de l'univers geek.à part cela ton travaoil de thèse m'interesse beaucoupjean-yves le moine