Fansubs : sous titres et sous culture :

Publié le par David

 

En étudiant des séries et films issus de la culture américaine je me rends chaque jour de plus en plus compte que c’est vraiment une autre civilisation. On se sent proche des Etats-Unis car ils font partie de l’occident et qu’une majeure partie des autochtones sont originaires d’Europe. On se sent proche des Etats-Unis parce que nous vivons dans un pays ou leurs marques et leurs produits culturels sont très présents mais c’est une illusion en grande partie. La société américaine dans sa manière d’être de s’organiser, d’envisager la vie est assez différente de la notre. J’ai souvent l’impression en analysant l’impact des séries et de la sous culture d’outre atlantique de faire en partie une forme d’ethnologie comparée entre la France et l’Amérique. Nous connaissons certes certains éléments sociaux et historiques des Etats-Unis  mais nous en ignorons beaucoup.

Par exemple il  suffit de voir le classement des meilleures ventes de disques. On y voit qu’il y a beaucoup d’artistes venant du pays de l’oncle Sam, comme Christina Aguilera ou Eminem, mais si on regarde le classement américain on peut constater que quasiment aucun artiste présent dans les premiers n’est connu en France. Il y a des pans entiers de la culture US que nous ignorons totalement malgré l’impression de proximité. Mes geeks par exemple sont issus de la culture populaire et de la vision très fragmentée qu’on les américains de la vie sociale. C’est une société extrêmement communautaire avec peu de passerelles, ce que nous avons souvent du mal à vraiment comprendre ici. Nous avons aussi du mal à imaginer que toute la culture légitime, toute la culture la plus valorisée est issue de la rue. Ici, quasiment tous les grands écrivains, les grands peintres ou cinéastes (d’ailleurs ici on dit cinéaste pour dire artiste de cinéma et pas réalisateur qui sous entend un coté uniquement technique) ont été découvert assez tard par le grand public et se valorisent en tant qu’auteurs, qui ne cherchent pas à conquérir les masses. Là bas, dans ce pays jeune et sans repère, la base de la culture est la culture de masse, les grands mythes sont ceux des superhéros, les grands dramaturges ont d’abord été adulés par le grand public avant de rentrer dans l’institution scolaire. Par exemple chez nous Molière était joué à la cour du roi pour un public trié, qui écoutait religieusement. En Angleterre puis aux Etats-Unis, l’auteur le plus célèbre est Shakespeare, et ses pièces étaient jouées jusqu’au 19ième siècle dans de grands théâtres bruyants et populaires ou les comédiens en faisaient des tonnes dans la surenchère burlesque tandis qu’il recevaient divers objets dans la figure. Ce n’est qu’au 20ième siècle qu’il est rentré dans les écoles et qu’il a été récupéré par l’élite bourgeoise, presque l’inverse de nous.

 

 

Tout ça pour dire que malgré les apparences les différences culturelles sont fortes. Alors comment pouvons regarder des séries depuis 40 ans sans pour autant être totalement dépaysé ? Il y’a plusieurs raisons mais une des premières est la traduction qui francisait énormément les séries au début. Oui nous l’avons oublié mais il y’a encore 15 ans, lorsqu’un héros demandais 20 dollars à un ami pour manger une pizza, en France  on avait « T’as pas cent francs ? ». Aujourd’hui le mot dollars est constamment gardé, nous avons assimilé la monnaie américaine (et l’euro qui lui est proche en terme de change à joué un rôle évidemment mais l’arrêt de la francisation date d’avant). Cela montre bien les efforts des traducteurs pour que nous puissions appréhender les choses sans passer à coté de références purement américaine. Plus le temps passe moins les séries sont francisées, mais il reste des impondérables. Lorsque les trois geeks de la série X-files, les Bandits Solitaires disent lors de la seconde saison « Nous sommes victimes de la plus grande conspiration  et le la plus grande force ayant menacé l’humanité » L’agent Mulder pour faire une blague répond « Barney ?». Barney est un monstre violet, une sorte de Casimir qui anime une émission pour enfant à la télévision américaine. Je ne sais plus comment a été traduite cette blague mais évidemment la référence qui n’aurait pas été comprise a été coupée. Ce type d’exemple est très fréquent, on ne peut pas expliquer avec la voix des personnages d’où vient la référence.

 

 

C’est beaucoup moins grave que les nombreuses édulcorations qui ont lieux depuis très longtemps pour pouvoir passer des séries en prime-time. Dans le milieu de la recherche sur les séries un exemple est célèbre celui de la série Buffy, avec des dialogues pleins d’ironie et d’humour noir comme « après cette journée de cours fatigante si on allait se reposer en égorgeant quelques vierges ? » traduit en France par « Oh moi après cette journée je vais regarder la télé en mangeant des chips ». A cause de ce massacre cette série est passée pour une série mièvre pour ados, alors qu’elle possédait une plus grande profondeur, mais M6 voulait la passer en première partie de soirée ou des phrases comme cette dernière ne passeraient pas. Alors finalement c’est laquelle la société puritaine ? Ça dépend des jours. Evidemment Buffy était diffusée sur une petite chaîne assez peu regardée, quand elle passe sur une chaîne hertzienne française ce n’est pas la même histoire, la structure des diffuseurs joue donc aussi un rôle dans ces traductions approximatives.

 

 

Mais revenons à nos traductions culturelles. Aujourd’hui sur internet un vrai phénomène se développe, c’est le fansub. Qu’est ce que c’est ? Tout simplement des fans qui à l’aide de logiciels font des sous titres pour les séries encore non diffusées en France. Ce sont de véritables équipes organisées de traducteurs et d’informaticiens qui se donnent beaucoup de mal pour livrer chaque semaine le dernier épisode de Lost, de 24 ou de Dr House, juste après leur diffusion originale. Eux ne sont pas payés par les chaînes, ce sont des fans, qui se spécialisent par séries, celles qu’ils aiment. Ils n’ont donc aucune contrainte ni aucune consigne. Du coup ils n’ont qu’un but respecter l’œuvre. Il ne vont pas traduire Johnny Cash par Michel Sardou comme je l’ai déjà vu. Mais s’ils gardent les références d’origine comment peut-on comprendre vraiment la série présentée. C’est simple ils n’ont pas de contraintes de doublage ils peuvent dire tout ce qu’ils veulent dans les sous titres. Ainsi, on voit de plus en plus apparaître en plus des sous titres des informations complémentaires sous formes de notes de haut de pages (qui apparaissent en haut de la vidéo) ou simplement des parenthèses explicatives. On apprend qui est l'artiste cité plutôt que de trouver un équivalent francais. On apprend par rapport à quel film inconnu ici est faite la blague d'un personnage. Donc plutôt que de niveler par le bas la compréhension ils nous apprennent vraiment des choses sur la culture américaine et on découvre d’autant plus que nous ne la connaissons pas tant que ça (et on se dit qu’ils doivent faire pas mal de recherches ces petits traducteurs du web).

 

 

Pour certaines séries comme Véronica Mars on nous traduit même les chansons qui passent à l’antenne et on découvre que bien souvent les paroles ont un rapport avec la situation et la font apparaître différemment ce qui nous échappais habituellement. On nous explique les références obscures, on nous apprends quel est le double sens de la dernière réplique, c’est véritablement instructif et passionnant, c’est un premier décryptage des œuvres et de leur complexité en direct. La différence entre regarder une série en version Française et en version fansub est pour moi du même ordre que regarder un tableau d’un musée seul ou avec un guide. C’est tellement plus éclairant. Evidemment comme lors de l’analyse de tableaux on peut se dire que parfois les guides voit plus de choses qu’a voulu en dire l’auteur et que le décryptage va trop loin, mais justement cela provoque un esprit critique tout à fait salutaire (et on est encore loin de l’overdose de texte à chaque seconde cela reste des touches explicatives discrètes). Je ne connais pas l’univers de l’animation Japonaise mais si une culture est différente de la notre c’est aussi celle là (il y’a d’ailleurs plus de points communs culturels entre les USA et le Japon qu’entre les Etats-Unis et nous). Et justement dans l’excellent livre Penser Les Médiacultures,  Laurence Allard constate un phénomène du même ordre dans les traduction d’animation nippone : « Les mangafansubbers ont également inventé le paratexte interculturel [mot savant de sociologue, le paratexte interctulturel c’est tout simplement des notes à part] livrant par exemple des recettes de cuisines présentes dans le manga ou des informations sur les armes utilisées. »

 

Ces sous titres sont aussi un moyen pour les fans de personnaliser la fiction, d’en faire partie d’être inclus dedans et pour un fan on sait que c’est une reconnaissance idéale. Durant le générique tous ceux qui ont participé au sous titrage sont ainsi remerciés longuement, puis des messages personnels sont transmis : « merci à ma mère » « cet épisode est dédié à Dominique »… Nous sommes là dans l’appropriation de l’œuvre qui est pour moi caractéristique des nouvelles manières de consommer la culture et qui rentre parfaitement dans ma problématique sur la culture geek. Donnez nous une base, donnez nous les outils et nous ferons le reste. Ainsi chaque traduction tout en étant très respectueuse apporte de manière différente sa valeur ajoutée et ses caractéristiques propres. Comme dans un jeu de rôle ou un jeu vidéo ou le scénariste nous donne quelques pistes de départ mais ou là manière dont nous allons appréhender l’œuvre va déterminer sa finalité et son déroulement, les fans s’approprient les séries pour en faire totalement partie plutôt qu’en être des spectateurs passifs. Et de cette manière au lieu de regarder une série américaine avec un prisme franco-centré, nous pourrions plutôt en apprendre plus sur les autres cultures de manière enrichissante et c’est passionnant…à suivre

 

 

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Tonio 01/03/2009 03:42

Tout d'abord: excellent article! C'est toujours agréable de croiser (bon, ok de cyber-croiser) quelqu'un qui met des mots sur des concepts ou des compréhensions un peu floues... Quelques remarques: Tout d'abord je rejoins Declectik dans son commentaire, j'ai regardé mon premier manga "fansubbé" (wa, pauvre molière) en 97, à l'époque, bien sur, je regardais les animés en japonais, sous titrés en anglais... (Lodoss et slayers) Peut être serait il intéressant de jeter un œil de ce coté. La généralisation de ce "travail de fans" et sa francisation est très vite arrivée, mais il faut noter qu'on a à faire à un environement non professionnel et les premières traductions d'anime en francais par exemple étaient en faire des traductions des sous titres anglais et non pas des dialogues japonais d'origine... Bon, c'est toujours mieux qu'une traduction 'club dorothée' ou les protagonistes étaient carrément renommés "robert" ou "patrick", mais c'est comme Wikipédia, il faut faire confiance, et... il y a des erreurs. Etant bilingue (au moins à l'oral) je peux aussi vous assurer que même dans le cas du sous titrage d'un film us en anglais il se glisse encore des erreurs. Attention! Je ne dis pas que le travail des professionnels est toujours de meilleur qualité, au contraire, et le paratexte le montre les fans peuvent être extrêmement "pro", plus que les traducteurs "officiels"... Mais la qualité varie fortement d'une équipe à une autre. En tout cas, le "pont culturel" est, à  mon avis, présent et renforcé par le simple fait que la personne qui regarde est "fan", et est aidée bien sur si c'est aussi un genre de geek, il se tiens informé de ce qui sort, et il lit régulièrement des articles sur les sites spécialisés... La quantité fait aussi son travail et quand on a vu une centaine d'épisodes de séries variées on fini par mieux définir les éléments "étrangers" (thanksgiving, ou la musique dans votre exemple). Quelqu'un qui ne ressent aucun attrait pour la culture américaine ne peut se plaindre de ne pas comprendre un épisode de "big bang theory" ou de "gilmore girls", ça me semble complètement évident. Bien sûr ce n'est pas très commercial et si M6 veut diffuser une série US ils ont intérêt à ce qu'elle soit le plus abordable possible, mais il faut se souvenir que ce n'est sans doute pas dans le cahier des charges de la série! Le fonctionnement même du système américain en la matière est explicite, une série est financée, puis reconduite, seulement si elle marche au states, pour les producteurs, seul les téléspectateurs américains comptent, car seuls les audiences américaines vont décider les grandes chaines à investir ou à ré-investir dans une série... La vente à l'étranger c'est la cerise sur le gâteau (dans la majorité des cas) PS: ok c'était plus long que prévu et... désolé pour l'orthographe (il est 3h du mat')

Declectik 06/03/2007 23:21

Il ne faut pas oublier que les fansubs ont d'abord été "introduits" en France pas ces fans d'animés mangas, qui avaient développé bien avant les fansubbeurs de séries US, ces "paratextes explicatifs", et le petit karaoké offert durant les génériques. :-)Les fansubs d'animation nipponne sont par ailleurs beaucoup mieux organisés que les fansubs des séries US américaines.Enfin bref, la traduction reste un problème récurrent et les traducteurs laisseront toujours échapper une subtilité relative à la culture américaine ( à moins qu'ils ne soient franco-americain!!), ce qui ne nous empêche pas de nous régaler devant tel ou tel série pas (encore) diffusée chez nous.

David 06/03/2007 23:46

Je suis désolé si cet article vous parait offensant par rapport aux fansub Japonais. Je suis d'accord ils ont la paternité de ces paratexte (j'en parle d'ailleurs un peu). Je dois avouer que je connais surtout la culture américaine et c'est surtout elle que j'étudie d'ou les références plus nombreuses a elle mais evidemment les fansubbers de mangas et d'anime sont trés important dans l'apparition de ces paratextes. Il est clair qu'ils sont mieux organisé mais n'est ce pas justement que pour les séries Us c'est plus récent. Il faudra voir comment ça évolue. Et je contineu de soutenir de toute facon que culture japonaise et américaine ont beaucoup de points communs surtout dans la manière dont les fans apréhendent les oeuvres, désolé encore pour monpeu d'insistance sur les mangas et anime c'est du a mon ignorance que je vais tenter de combler (mais j'avoue que je ne sais pas par ou commencer). merci pour le commentaire!

Tom Roud 04/03/2007 16:03

Vivant moi-même aux US, je suis tout à fait d'accord que malgré les apparences, la culture américaine est très différente de la nôtre.  Deux points pour compléter :- elle fait néanmoins désormais un peu partie de notre inconscient collectif : que ce soit en Californie ou à New York, on a très souvent littéralement l'impression d'être dans un décor de film.- quand on rentre en France, le contraste est saisissant, car on voit immédiatement ce qui fait la culture, l'inconscient collectif français. Il n'y a d'aillleurs pas plus chauvin qu'un expatrié français, pour qui Paris est de très loin la plus belle ville du monde ;)

David 04/03/2007 16:23

Je vous accorde cette idée d'inconscient collectif américain dans lequel nous baignons, je dis simplement qu'il ne reflette pas totalement la culture américaine dans sa réalité absolue. Je pense par exemple à la musique country que vous devez beaucoup entendre sur place, qui a ses stars adulées comme des demi dieux (dont jonhy cash qui reste qui est peut etre celui que nous connaissons le mieux mais qui reste assez peu connu en France) et dont nous ignorons les codes et le succés. Et il y a aussi l'importance de thanksgiving par exemple.
Nous sommes très américanisé c'est sur et etre a new york ou los angeles doit provoquer une impression étrange, mais il faut se souvenir que ce pays est plus complexe que ces images car les caricatures encouragent l'anti-américanisme primaire (alors qu'il y a tellement de bons arguments pour critiquer les usa, il serait dommage de tomber dans les critiques faciles)
Et je suis d'accord avec vous la France est tout le même un pays sympa et Paris une ville extraordinaire.